Abbaye de Saint Jacut de la Mer 9>11 octobre

Sortir de la sidération ? Et agir…
Belle 5ème édition du festival de l’écologie à l’Abbaye de St Jacut de la mer : par ses 180 participants (une bonne trentaine du CMR), par la diversité et la qualité des intervenants, mais aussi par toutes les beautés qu’il nous a été donné d’approcher, parfois de réaliser : peintures exposées, poèmes, morceaux de piano, beauté de la presqu’île, de ses lumières, charme du jardin de l’abbaye … Une chance pour le CMR de rester impliqué dans le collectif qui construit ce temps de formation approfondi sur l’écologie.

Conférence d’ouverture de Michel Maxime Egger présenté par Jean-Claude Noyer (du journal La Vie).
Michel Maxime Egger est sociologue, éco-théologien. Il se définit lui-même « apprenti militant-méditant », revendiquant une lucidité critique qui n’exclut pas l’émerveillement, mais un émerveillement adulte, mature (qui a traversé le deuil). Pas de recette pour s’émerveiller ; une des clés serait l’attention, se tenir dans un état de présence extrême, ce qui exige lenteur et silence. Quels fruits à cela ? Découvrir dans la création les manifestations de Dieu, sa présence mystique, alors que Dieu a été exclu du monde de la modernité. L’émerveillement décentre l’être humain de son égo en l’orientant vers la création, vers Dieu.
Pour que l’émerveillement conduise à une disposition politique, il faut que les émotions qui nous assaillent devant les informations sur les dégradations du monde descendent de la tête au cœur, nous indignent ; « il faudrait pouvoir les composter pour en faire des engrais pour l’engagement ».
« La militance-méditante est un chemin de transformation intérieure, pour agir vers un changement de cap. On a un parcours de formation pour cela ». Discerner est le maître-mot : écouter les colères légitimes, ne pas réduire le débat à la question d’efficacité. Devant l’IA qui fascine, il y a un sublime artificiel qui peut sidérer. Michel Maxime Egger nous dit préférer la fécondité à l’efficacité.
Au constat que l’émerveillement ne conduit pas automatiquement au respect de la nature, il répond qu’entre les deux il y a l’éducation, l’expérimentation de la relation au vivant.
Table ronde « Sortir de la sidération », animée par Olivier Nouaillas (du journal La Vie)
Selon Lucile Schmid, présidente de la fabrique écologique, il faut bien être lucide sur les reculs écologiques en France et dans le monde, et refuser de séparer la préoccupation pour le vivant (pas seulement l’émerveillement), des trajectoires techniques et énergétiques. On parle d’éducation à la nature, mais on constate plutôt un appauvrissement du rapport à la nature. L’enjeu est de transmettre, d’élargir le cercle. L’émerveillement devrait être à la portée de tous.
Laura Morosini, directrice Europe du mouvement Laudato Si, ne veut pas commencer par la sidération. Elle revient sur les espoirs de la COP21, la publication de l’encyclique Laudato Si, le synode sur l’Amazonie, Laudate Deum (la colère du pape François : vous avez oublié le climat !).
Mais la sidération est effectivement venue : Trump, l’Europe qui recule avec la directive Omnibus… Avec ses collègues européens, ils ont ressenti le besoin d’une retraite pour réfléchir (à Taizé).
- Comment se protège-t-on ? Faire silence pour encore s’émerveiller.
- L’émerveillement conduit à la consolation ; passer de la désolation à la consolation, en prenant soin les uns des autres, de la jeunesse désespérée (certes le COVID, mais aussi les claques/ses mobilisations climat).
- L’émerveillement ça s’exerce ; avec les enfants « regarde », « écoute », « touche », le contraire de l’émerveillement blasé.
« Après Eglise Verte, le mouvement Laudato Si m’émerveille ; voir ce qu’on a fait de bien, rendre grâce… Cependant en Eglise, on a atteint le vivier Laudato Si, on n’arrive pas à aller plus loin. »
Une attention aussi au risque de la bulle émerveillement par le développement personnel, qui prend le pas sur l’engagement. « J’ai gardé de mon parcours cette priorité du politique ».
Philippe Madec, urbaniste et architecte, pionnier du développement durable, commence fort : « je suis en colère, on peut, on sait faire autrement ». Un m2 de bâti ordinaire émet autant de gaz à effet de serre qu’un vol Paris/New York en avion ! Il relate une expérience à la Martinique : sortant du déni, le choix a été fait de construire des quartiers refuge sans attendre que la catastrophe soit là.
Pour donner l’envie, il préfère la frugalité à la sobriété (qui est devenue une injonction). « On nous demande de concevoir du bien-être ; deux fois plus de bien-être en consommant deux fois moins de ressources ! »
Il conseille : en période de récession, investissez dans la « boîte » (le corps de construction), plus que dans l’aménagement intérieur. Il questionne également « Faut-il encore construire ? Réhabiliter ce qui est déjà là, c’est le travail des bâtisseurs du 21ème siècle ». Les jeunes s’intéressent de plus en plus à l’architecture ; ça me réjouit, l’habitabilité, c’est notre boulot.
Table ronde « S’émerveiller et agir », animée par Pascale Tournier (du journal La Vie)
Johannes Hermann, ornithologue, reconnaît avoir grandi avec son abonnement à la revue La Hulotte, initié ainsi à l’émerveillement et au « prendre soin ». Il déplore qu’on ait perdu l’habitude d’observer la vie sauvage, qui de ce fait, à la fois inquiète, tout en suscitant pour d’autres de l’émoi. « Entre écolos et chasseurs-agriculteurs, c’est difficile de dialoguer, surtout quand l’Etat couvre les violences armées de ces derniers… La société ne veut plus de ponts. Ceux qui le font se prennent des balles des deux côtés et jettent l’éponge ».
Johannes est chargé de mission pour la LPO (ligue de protection des oiseaux) et a écrit « Face à l’éco-anxiété. Quelle espérance pour ne pas sombrer ? »
Elena Lasida est directrice de parcours « Economie solidaire et innovation sociale » du master « Solidarité et transition durable » à l’institut catholique de Paris. « L’économie sociale et solidaire que j’accompagne continue de m’émerveiller car elle a une créativité débordante ». Elle interroge et déplace le regard qu’on a de l’économie ordinaire de marché. Elena donne quelques exemples :
- Le commerce équitable : ça sort de la loi de l’offre et de la demande, avec des prix déterminés par le besoin des petits producteurs.
- Les entreprises d’insertion des territoires zéro chômeurs : ce sont les capacités des personnes en insertion qui doivent être mises en correspondance avec des offres de travail, et pas l’inverse ; ça oblige le territoire à regarder ses besoins non couverts, passant d’un regard individuel sur le chômeur à un regard collectif sur le travail.
- La sécurité sociale de l’alimentation : passer de l’aide alimentaire individuelle à une gestion collective de l’aide, reposant sur le principe de la sécurité sociale.
- L’économie solidaire déplace aussi le regard sur la pauvreté : le pauvre vu, non plus comme un assisté, mais comme une personne sachante, actrice, qui a acquis des compétences dans son expérience de la pauvreté. Des chercheurs ont travaillé avec ATD quart-monde sur des croisements de savoirs. « Je n’y croyais pas, mais on y est arrivé grâce à l’accompagnement d’ATD quart monde ».
Gabriel Malek est chercheur associé au collège des Bernardins, chargé de cours à HEC, militant de la post-croissance. D’emblée, il précise : la décroissance c’est choisir la baisse du PIB, alors que la récession, c’est subir la baisse du PIB. Pour lui, la croissance verte est un mythe qui ne peut pas fonctionner (hausse du PIB en polluant moins). Il faudrait aussi sortir des mythes de « la transition », et du « technosolutionisme ». La décroissance est une obligation environnementale. La croissance capitaliste n’est plus désirable. Elle place le bonheur dans la consommation. Elle marchandise les relations humaines (exemple de ORPEA).
Il faut réinventer les notions de bonheur et de prospérité, mais pour cela, il y a des forces à affronter.
Des stratégies sont nécessaires :
- Changer l’entreprise de l’intérieur : les comptabilités ne prennent pas en compte la dette environnementale. C’est le travail sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises.
- Se confronter au capitalisme en choc direct : exemple des Soulèvements de la terre (A69 ou Ste Soline) « on ne peut plus accepter ! »
Les échanges se sont poursuivis à partir des réactions et questions des participants :
- Les initiatives citées par les intervenants ont pour point commun les territoires et le bien commun. Quels moyens financiers pour cela ?
- Le déploiement de vocabulaire pour dire « les pauvres » : personnes en situation de pauvreté, de précarité. On définit souvent par le manque (bénéficiaire, en recherche d’emploi).
- L’ébullition du mouvement lycéen (qui démarrait au moment du festival de l’écologie), est-ce un émerveillement ? : « c’est inattendu, ça déjoue ce qui était écrit. Ils ont raison de vouloir inventer un autre monde ». « Les jeunes veulent travailler et s’insérer, mais dans un autre paradigme ». Créativité de leurs panneaux. Ils interrogent le système éducatif, le sens des études qu’on leur propose. La ligne rouge reste la violence contre les personnes. La violence, c’est se mettre en rupture. L’écologie c’est la science qui devrait nous relier.
A ces trois grands moments en assemblée plénière, s’ajoutent la veillée du samedi soir tout en beauté :
morceaux de pianos, présentation du travail de l’artiste peintre Stéphanie Libreros, méditation sur St François d’Assise, mêlant textes et photographies. Et la célébration eucharistique du dimanche matin.
Revenons sur quelques propositions d’ateliers du samedi après-midi
- Le CMR avait sollicité Dominique Bernier, bien connu du CMR Ille et Vilaine, qui a pu témoigner (comme au Festi’rural du Lioran) de sa connaissance des matériaux biosourcés et géosourcés, de leur mise en œuvre dans la construction et la rénovation. Il est co-fondateur de Eobatys du pays de Fougères, organisme de formation en éco-construction et éco-rénovation.
- Le CMR avait préparé un atelier « Focus émerveillement » (une adaptation du Focus rural) :
D’abord une déambulation extérieure individuelle (nous avons choisi de nous poser dans le jardin de l’abbaye, qui donne aussi sur le chemin de ronde et bord de mer), avec prise de note de ce qui nous émerveille.
Puis chacun est invité à noter aussi ce qui le questionne derrière ces émerveillements.
Le groupe s’est ensuite retrouvé pour mettre en commun ses « notes », les rassemblant en une sorte de mandala sur un drap.
Dernière étape : nous nous sommes demandés ensemble à quelles actions peuvent conduire ces émerveillements/questionnements. Et les idées, ou plutôt les partages de pratiques et engagements déjà vécus, ont fusé, d’une grande diversité. Révélant les convictions profondes des participants en matière d’écologie.
Une dizaine d’ateliers étaient ainsi proposés au choix des participants, qui pouvaient se joindre à deux d’entre eux : atelier d’écriture, de peinture, de teinture végétale sur tissu, de découverte des plantes sauvages comestibles, atelier biblique, atelier sur l’eau avec le CCFD-Terre Solidaire…
Ajoutons que les temps de repas à la salle à manger sont pour les participants l’occasion de belles rencontres partagées.
Pour conclure, de l’avis des membres CMR présents, ce festival reste pour le CMR un beau moment de visibilisation pour notre mouvement, en particulier dans ses dimensions ‘action catholique’ et ‘éducation populaire’.
Article rédigé par Annie, pour le partenariat CMR / festival de l’écologie Abbaye de St Jacut























Témoignage de Florence et Margot HUET (CMR 44).





Témoignage de Elisabeth et Fernand Trau
Témoignage de Michel Doiezie, membre CMR et paysan en Maine-et-Loire


Article paru dans 